IA et Emploi « Tous foutus ! » Vraiment ?
Après les IA vagabondes de l’été, voici l’IA qui démotive nos braves lycéens : à quoi bon étudier, puisqu’elle va détruire le métier qu’ils préparent ? Ce refrain du « on est tous foutus » est devenu lancinant. Est-il exact ?
Le tableau qu’on leur peint
Une file d’attente, des visages accablés, un guichet : voilà l’avenir que le discours ambiant promet à nos lycéens. Cette image, soit dit en passant, a été fabriquée par une IA, et le « France chômage » qui orne le guichet n’existe pas. Un tableau saisissant, donc, mais inventé de toutes pièces. Comme la plupart des prophéties sur l’emploi.
Pour répondre sérieusement, reprenons le Repère numérique n°1, « IA et emploi : ce que disent les études », et nous y ajoutons un regard de sociologue : comment une technologie s’installe-t-elle réellement dans une société ?
Premièrement : les chiffres ne disent pas ça
Selon la méthode retenue par étude, la part des emplois menacés va du simple au quintuple :
- 47 % : c’est le chiffre qui a affolé la planète. Il vient de Carl Frey et Michael Osborne (université d’Oxford, 2013), qui raisonnent sur des métiers entiers.
- 9 % : c’est ce que trouvent Melanie Arntz, Terry Gregory et Ulrich Zierahn (OCDE, 2016) en raisonnant sur les tâches. Un métier n’est pas un bloc : on y trouve des dizaines de tâches, dont beaucoup résistent à la machine.
Le pronostic de 47 % portait sur dix à vingt ans à partir de 2013 : l’échéance n’est pas passée, mais neuf ans plus tard rien de tel ne s’était produit (ITIF, 2022).
Reste que toutes ces études mesurent du potentiel. En mars 2026, deux économistes d’Anthropic, Maxim Massenkoff et Peter McCrory, ont fait vraiment autrement : ils ont mesuré ce que l’IA fait réellement. Dans l’informatique, le métier le plus exposé, 94 % des tâches sont faisables par IA en théorie, mais un tiers seulement est constaté (Jeremy Kahn, Fortune, 10 mars 2026). Et depuis l’essor de ChatGPT, les chercheurs n’observent aucune hausse systématique du chômage dans les métiers les plus exposés (ITdaily, 6 mars 2026).
Le possible n’est pas le réel. Une tâche faisable n’est pas une tâche confiée à la machine et à cela diverses raisons : limites des modèles, contraintes légales, vérification humaine, outils mal intégrés...
Deuxièment : on a déjà vu ce film
En 1811, les luddites brisent les métiers à tisser. En 1978, le rapport Nora-Minc annonce que l’informatique va ravager l’emploi des services ; il n’avait pas vu venir l’ordinateur personnel, ce que son coauteur Alain Minc a reconnu depuis. En 1995, Jeremy Rifkin publie La Fin du travail. Résultat : pas de chômage de masse. Des métiers ont disparu (mécanographe, dactylo, typographe), d’autres, que personne n’avait prévus, sont nés (développeur, administrateur réseau, webmaster, data scientist).
Le plus piquant est la carrière des prophètes : Nora et Minc ont fait un succès de librairie, Rifkin a été traduit dans le monde entier. Les voyants se trompent, mais ils se font payer. Toujours.
La sociologie de l’adoption des technologies explique pourquoi. Une technologie ne détruit un métier que lorsqu’elle est adoptée, intégrée aux organisations, rendue fiable et acceptée. Cela prend des années, et c’est inégal : la France, d’après Indeed Hiring Lab (février 2026, cité dans le Repère), affichait la plus faible part d’offres d’emploi mentionnant l’IA des grandes économies. L’effet rebond joue aussi : le traitement de texte, censé réduire la paperasse, en a produit infiniment plus.
Ce qui est vrai...
Rassurer n’est pas minimiser. Deux points sont sérieux :
- Les débutants. Selon l’étude d’Anthropic, l’entrée des 22-25 ans dans les métiers très exposés serait inférieure d’environ 14 % à celle de 2022, un résultat « à peine significatif » de l’aveu des auteurs (ITdaily, 6 mars 2026). À surveiller, sans en tirer de verdict.
- Les cols blancs d’abord. Programmeurs, service client, saisie de données : l’IA vise d’abord les métiers de bureau, et les travailleurs les plus exposés sont aussi les plus diplômés (voir Repère n°1). Les études longues ne protègent plus automatiquement. Elles ne condamnent pas non plus.
Que dire alors à un lycéen ? Trois réflexes :
- Raisonner en tâches, pas en métier. Qu’est-ce qu’une IA peut déjà assister dans le métier envisagé ?
- Se former à l’outil autant qu’au métier. Le vrai risque n’est pas d’être remplacé par une IA, c’est d’être devancé par quelqu’un qui, dans le même métier, sait s’en servir.
- Lire un score d’exposition comme une tendance, jamais comme un verdict.
Même la justice, métier d’écrit par excellence, se réorganise autour de l’outil sans disparaître : l’IA propose, le magistrat dispose.
EN CONLUSION
Ce qui est certain, dans ce contexte, c’est que la vraie question est celle de la formation : on milite volontiers pour le revenu universel, mais peu s’interrogent sur l’offre de formation, initiale et continue, qu’il faudrait anticiper. On a toujours les politiques qu’on mérite.
Pour aller plus loin
Repère numérique n°1 — « IA et emploi : ce que disent les études »,(de juin 2026).
Un panorama des grandes études depuis 2013, la leçon de l’histoire, le détail de la mesure d’Anthropic, le cas de la France, un zoom sur la justice et une fiche pratique « Mon métier est-il exposé ? ». À mettre entre les mains d’un lycéen, de ses parents et de ses professeurs.
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