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Gouvernance mondiale de l'IA : C'est quoi le deal ?

gilles · avec Claude Anthropic 17 septembre 2026
Gouvernance mondiale de l'IA : C'est quoi le deal ?

En conclusion de mon livre Le procès du siècle : faut-il débrancher l'IA ?, j'écrivais que le sujet majeur serait la capacité à mettre en place une gouvernance mondiale et de la faire respecter dans le contexte géopolitique actuel.
J'interrogeais le lecteur : « Mais aurons-nous assez d'intelligence pour cela ? »

Alors qu'aujourd'hui la question agite les médias, il n'est pas inutile de faire le point sur le contexte, autrement que par la lecture convenue qu'en font beaucoup de commentateurs ou d'éditorialistes… on ne part pas d'une page blanche

Alors, du contexte encore du contexte mais...par les faits !

Un monde qui se dote de deux architectures concurrentes


Et oui : il n'y a pas que l'UE, les USA et autres Angleterre qui ont une position : les autres existent, à commencer par la Chine, la Russie et l'Inde !
Pour comprendre les positions chinoise, russe et indienne, il faut d'abord planter le décor. La gouvernance de l'IA désigne l'ensemble des règles, institutions et accords qui encadrent le développement et l'usage de ces technologies. Elle se joue aujourd'hui sur deux terrains : le droit national (les lois de chaque pays) et la diplomatie internationale (les alliances et organisations entre États).

Sur ce second terrain, l'année 2026 a vu naître deux architectures rivales.

Côté américain : Pax Silica. Son nom joue sur la Pax Romana (la « paix romaine ») et sur le silicium, matériau de base des puces électroniques. L'administration Trump l'a lancée en décembre 2025 comme initiative phare du département d'État sur l'IA et la sécurité des approvisionnements. Il s'agit de sécuriser toute la pile technologique, c'est-à-dire l'empilement des maillons nécessaires à l'IA : les minerais critiques, la fabrication des semi-conducteurs (les puces), puis les systèmes d'IA avancés et leurs infrastructures. Ce n'est pas un traité : la Commission européenne a précisé que la déclaration n'a pas de valeur juridique contraignante et qu'elle relève de l'engagement politique. La Commission l'a signée le 23 juin 2026, en même temps que l'Allemagne, les Pays-Bas et la Grèce.

Côté chinois : la WAICO. Le 16 juillet 2026, 29 pays ont signé à Shanghai l'accord fondant la World Artificial Intelligence Cooperation Organization (WAICO, Organisation mondiale de coopération en intelligence artificielle). C'est une organisation intergouvernementale indépendante, c'est-à-dire créée par des États et non par des entreprises, dont le siège est à Shanghai. L'accord a été signé à la veille de la WAIC (World Artificial Intelligence Conference), le grand rendez-vous annuel chinois de l'IA, en présence du secrétaire général de l'Organisation des Nations unies (ONU), António Guterres. Parmi les membres fondateurs figurent la Russie, la Biélorussie, la Serbie, Cuba, le Brésil et le Venezuela, ainsi que dix pays africains et douze pays asiatiques. D'autres adhésions ont été annoncées depuis, mais les décomptes varient selon les sources.

Les deux structures ne visent pas exactement la même chose. Pax Silica porte sur la sécurité des approvisionnements en matériel et en infrastructures, tandis que la WAICO se concentre sur la gouvernance et les normes. Leurs membres se recoupent très peu : le Kazakhstan, qui a rejoint Pax Silica en juin 2026, serait le seul pays présent sur les deux listes, selon une source proche de la position américaine citée par la presse.

Ce face-à-face ne résume pourtant pas tout. L'ONU a tenu à Genève, les 6 et 7 juillet 2026, le premier Dialogue mondial sur la gouvernance de l'IA, qui a réuni plus de 4 200 participants venus de près de 170 États membres. Il s'appuie sur un panel scientifique international de 40 experts, coprésidé par le chercheur canadien Yoshua Bengio et la journaliste philippine Maria Ressa, prix Nobel de la paix. Ce dialogue n'a cependant aucun pouvoir contraignant : son rôle est de coordonner et de faire émerger des normes communes, pas de les imposer.

La Chine : bâtir un système alternatif

La WAICO ne sort pas de nulle part. Dès octobre 2023, Pékin publiait une Initiative mondiale pour la gouvernance de l'IA. Celle-ci défendait un développement « centré sur l'humain » (formule diplomatique qui place le bien-être des personnes comme finalité affichée) et s'opposait aux monopoles technologiques comme aux barrières imposées unilatéralement par un seul pays. Le Premier ministre Li Qiang a présenté le projet d'organisation en juillet 2025.

Le discours de Xi Jinping à la WAIC, le 17 juillet 2026, en a précisé la doctrine. C'était la première fois qu'il se rendait en personne à cette conférence. Il y a défendu une IA qui ne soit pas le « solo » d'un seul pays mais une « symphonie de coopération internationale ». Il a aussi dénoncé l'extension abusive du concept de sécurité nationale et le fait de placer la sécurité d'un pays au-dessus de celle des autres. La cible, jamais nommée, est transparente : les restrictions américaines à l'exportation de puces.

Trois leviers accompagnent ce discours.

  • Les modèles ouverts comme « bien public ». Un modèle d'IA est dit ouvert (on parle aussi d'open source ou de modèle à « poids ouverts ») lorsque ses paramètres sont publiés et librement réutilisables, à la différence des modèles fermés comme ceux d'OpenAI. Selon l'agence Reuters, le discours présentait les modèles ouverts chinois comme un bien public mondial et un contrepoids à l'influence de Washington.
  • La formation. Xi Jinping a annoncé 5 000 places de formation à l'IA sur cinq ans pour les pays en développement, ainsi que des centres de coopération avec l'ASEAN (Association des nations de l'Asie du Sud-Est), l'Union africaine et les BRICS. Ce sigle désigne le groupe formé à l'origine par le Brésil, la Russie, l'Inde, la Chine et l'Afrique du Sud, élargi depuis à d'autres pays émergents.
  • L'adhésion sans condition politique. L'accord fondateur insiste sur une participation ouverte, sans exigence liée au régime politique ou aux valeurs des pays membres, et met l'accent sur la réduction de l'écart d'accès aux technologies entre pays riches et pauvres.

Ce dernier point s'adresse directement au Sud global. L'expression, devenue courante en géopolitique, désigne de façon large les pays d'Afrique, d'Amérique latine et d'une grande partie de l'Asie, qui ont en commun de se sentir tenus à l'écart des décisions prises par les grandes puissances occidentales. Le ministère chinois des Affaires étrangères a résumé l'objectif affiché : aider ces pays à renforcer leurs capacités pour combler la fracture numérique et éviter une nouvelle injustice historique liée à l'IA.

Les lectures divergent. Pour Pékin, la WAICO répond à une demande des pays du Sud. Pour la revue The Diplomat, la dimension anti-occidentale à peine voilée explique l'absence de tout membre occidental. Des experts chinois eux-mêmes relativisent la portée concrète de l'offre : le spécialiste Xue Lan, de l'université Tsinghua, estime que les 5 000 places, réparties sur quelque 130 pays, représentent peut-être sept ou huit places par pays et par an. L'organisation reste d'ailleurs à construire : le texte signé ne précise encore ni budget, ni personnel, ni règles de vote.

Pour les entreprises, l'enjeu est déjà concret. Le cabinet d'avocats Norton Rose Fulbright souligne qu'un choix de fournisseur ou de norme fait dans un système peut limiter l'accès à l'autre.

La Russie : l'alignement et la « souveraineté des valeurs »

Moscou a choisi son camp sans ambiguïté. Maxim Orechkine, chef adjoint de l'administration présidentielle russe, a déclaré à Shanghai que la Russie appréciait hautement l'initiative chinoise et se félicitait d'en être membre fondateur.

Cette posture prolonge une ligne ancienne. La stratégie nationale russe de développement de l'IA, promulguée par décret présidentiel le 10 octobre 2019, visait déjà à garantir la souveraineté technologique du pays, c'est-à-dire sa capacité à maîtriser ses technologies clés sans dépendre de fournisseurs étrangers. Elle a été profondément révisée par un décret du 15 février 2024. En novembre 2025, Vladimir Poutine a rappelé l'objectif fixé : une contribution de l'IA au PIB (produit intérieur brut, la richesse produite chaque année par le pays) supérieure à 11 000 milliards de roubles d'ici 2030.

La spécificité russe tient à la dimension idéologique assumée. Lors de la conférence AI Journey de novembre 2025, Vladimir Poutine a présenté les grands modèles de langage (les programmes comme ChatGPT, capables de produire du texte) comme des outils qui façonnent l'opinion publique. Dépendre d'une IA étrangère menacerait donc l'indépendance du pays, à la fois technologique et fondée sur les valeurs. Autrement dit, l'IA doit non seulement fonctionner, mais aussi refléter la vision du monde défendue par le pouvoir.

Au plan international, Moscou plaide pour des règles respectant la souveraineté nationale et la diversité culturelle plutôt que pour des normes universelles. Elle soutient l'ONU comme forum légitime et se méfie des initiatives occidentales, qu'elle perçoit comme un moyen de préserver une domination technologique.

L'ambition se heurte toutefois à une contradiction. Selon l'analyse du Grand Continent, reprise par la presse spécialisée, Moscou affiche des objectifs élevés mais dépend encore d'infrastructures, de composants et de compétences largement façonnés hors de Russie. Sous le coup des sanctions occidentales, la WAICO lui offre un accès à un écosystème et à une tribune que l'Occident lui ferme.

L'Inde : ni neutre ni alignée, mais pivot

C'est ici que les idées reçues vacillent le plus. On présente souvent l'Inde comme un pays « non aligné », en référence au mouvement des pays qui refusaient de choisir entre les blocs pendant la guerre froide. Les faits de 2026 dessinent un tableau plus subtil.

Au plan géopolitique, New Delhi a fait un choix. Lors du sommet India AI Impact, l'Inde a formellement rejoint Pax Silica, renforçant sa coopération technologique avec les États-Unis. Elle est en revanche restée hors de la WAICO, à laquelle ont adhéré presque tous les autres membres des BRICS. Selon une analyse spécialisée, elle a envoyé un représentant en simple observateur et a refusé de signer. Le geste est d'autant plus notable que l'Inde assure cette année la présidence des BRICS.

Au plan diplomatique, elle se pose en passerelle. Le sommet s'est tenu à New Delhi du 16 au 20 février 2026 ; il a été le premier grand forum mondial de ce type organisé dans un pays du Sud. La Déclaration de New Delhi sur l'impact de l'IA, adoptée le 20 février, a recueilli 88 soutiens de pays et d'organisations internationales à la clôture, puis 89 avec l'adhésion du Bangladesh le 22 février. Fait remarquable : les États-Unis, la Chine et la Russie figurent tous trois parmi les signataires. Le texte s'accompagne d'une Charte pour la diffusion démocratique de l'IA, un cadre volontaire et non contraignant (sans obligation juridique ni sanction) qui promeut l'accès aux ressources fondamentales de l'IA dans le respect des lois nationales. Le sommet a aussi accueilli des réunions du Conseil du GPAI (Global Partnership on Artificial Intelligence, Partenariat mondial sur l'intelligence artificielle), une enceinte de coopération née en 2020 dont l'Inde est membre.

Au plan intérieur, elle fait le pari de la souplesse. Le 5 novembre 2025, le ministère indien de l'Électronique et des Technologies de l'information (MeitY) a publié des lignes directrices sur la gouvernance de l'IA. Contrairement à l'Europe, l'Inde ne crée pas de loi spécifique : elle s'appuie sur le droit existant, avec une approche qualifiée de « légère » et « adaptative ». Parmi les sept principes retenus figure explicitement « l'innovation plutôt que la contrainte ». Le secrétaire d'État au numérique, S. Krishnan, l'a résumé ainsi : l'Inde a délibérément choisi de ne pas commencer par la régulation.

Des obligations ciblées apparaissent néanmoins. Depuis le 20 février 2026, les plateformes en ligne doivent apposer une étiquette visible sur les contenus synthétiques, c'est-à-dire les images, sons ou vidéos créés ou modifiés par IA, dont les hypertrucages (en anglais deepfakes). Ces contenus doivent aussi porter des métadonnées de provenance permanentes, des informations techniques invisibles attestant de leur origine. Les contenus illicites signalés par un tribunal ou par le gouvernement doivent être retirés en trois heures. La porte d'une loi dédiée n'est pas fermée : selon le cabinet d'avocats CMS, le ministre du Numérique a estimé en juin 2026 qu'une nouvelle loi sur l'IA était nécessaire.

Tableau de synthèse

Chine Russie Inde
Rôle international Architecte de la WAICO Membre fondateur de la WAICO Membre de Pax Silica, hôte du sommet de New Delhi
Idée-force Coopération ouverte, sans condition politique Souveraineté technologique et « des valeurs » L'innovation d'abord
Levier principal Modèles ouverts, formation Modèles nationaux Diplomatie de passerelle
Cadre intérieur Encadrement étatique Stratégie nationale à orientation idéologique Lignes directrices et droit existant

Ce qu'il faut retenir

Parler d'un « bloc Chine-Russie-Inde » face à l'Occident n'a pas de sens en 2026. Il existe bien un axe Pékin-Moscou, institutionnalisé par la WAICO. L'Inde, elle, a rejoint le camp américain sur les approvisionnements technologiques, refusé l'organisation chinoise, et réussi à faire signer une même déclaration à Washington, Pékin et Moscou. Elle occupe une position singulière, que la suite dira durable ou non.

Pour un lecteur européen, la leçon est double. D'abord, la gouvernance de l'IA ne se joue plus seulement dans les textes de loi : elle se joue aussi dans les chaînes d'approvisionnement, la diffusion des modèles ouverts et les programmes de formation. Ensuite, le rapport de force dépendra largement des pays qui n'ont pas encore choisi, ou qui refusent de choisir.

Reste la question posée en ouverture. Deux architectures rivales, un dialogue onusien sans pouvoir contraignant, une puissance pivot qui signe partout sauf à Shanghai : les faits ne dessinent pas encore une gouvernance mondiale, mais plutôt la bataille pour savoir qui l'écrira.


Sources

Informations vérifiées au 17 septembre 2026. Le nombre de membres des organisations citées évolue rapidement.